L'envers du décor
- 26 avr. 2016
- 5 min de lecture

Nous nous réveillons en pleine forme, et décidons finalement de partir ce matin. Charlène part donc à la gare et achète deux tickets pour Arica, dernière ville côtière tout au nord du pays, à la frontière du Pérou, pour dans une heure. Le temps de faire les sacs, d'acheter un en-cas pour midi (contrairement au Chili du sud, il n'y a pas de vendeur ambulant dans le désert) et de rejoindre la gare routière, il est temps d'embarquer.
La route ne longe plus la côte, nous devons passer cette fois-ci par la terre. Nous traversons des montagnes désertiques qui se ressemblent toutes, le trajet paraît beaucoup plus long qu'il ne l'est tellement le paysage est monotone. Puis nous nous approchons peu à peu d'Arica et les bidonvilles font leur apparition, les maisons ayant comme seul toit des morceaux de carton. Nous apprendrons plus tard que les rares fois où il pleut cela devient chaotique.
Nous passons à côté de deux centres pénitenciers, dont un pour femme en construction, puis longeons un centre militaire non loin de là. Et là, surprise, nous constatons que sur la colline au loin a été écrit en pierres blanches « Coca-Cola 125 anos », l'écriture faisant plusieurs dizaines de mètres de longueur.
Après quatre heures de route, nous arrivons finalement au terminal. Nous trouvons un hébergement juste en face, très pratique étant donné que nous ne restons qu'une nuit. Nous allons ensuite acheter nos billets pour la Bolivie, à la gare routière internationale qui propose des destinations en Bolivie et au Pérou, la frontière de ce dernier n'étant qu'à 40 kilomètres. Nous souhaitons nous rendre à une ville qui ne dépasse pas les 3000m d'altitude pour effectuer une transition douce, mais tous les bus que nous voyons ne se rendent qu'à La Paz. Nous discutons avec deux chiliens qui vendent les tickets et parviennent à nous convaincre. C'est décidé, demain nous partirons à 12h direction La Paz, capitale bolivienne située à 3700m.
Nous rentrons à l'hostal, et pendant que Charlène fait un Skype avec sa famille Manu part en ville à la recherche de l'unique poste d'Arica. Il s'avère que nous sommes assez loin du centre-ville, cela prend donc un peu de temps. Une Manu fois rentré, nous partons cette-fois tous deux nous promener, et traversons une rue piétonne animée. Nous recherchons un « matero en madera » (autrement dit une sorte de tasse spéciale à maté en bois), mais ici il n'y a rien d'autre que le désert, donc difficile de trouver du bois !
Nous remarquons énormément de sans-abris lors de notre balade qui nous amène sur la côte pacifique, puis nous passons à côté de gradins officiels gardés par un groupe de militaires. Un homme de 70 ans vient alors nous aborder en français et nous explique que sans les militaires les gradins ne tiendraient pas une nuit tellement la délinquance est importante ici.
Il s'agit d'Antoine, français de 70 ans qui vit maintenant au Chili depuis une dizaine d'année, carte de résident chilien en poche. Il a travaillé dans l'armée française (sécurité dans les bâtiments) et a donc profité d'une retraite à 45 ans. Nous sommes heureux de le rencontrer, car c'est l'occasion de poser toutes les questions que nous avions en tête depuis notre arrivée au Nord du Chili.
Il y a beaucoup de choses à dire, il nous invite donc à aller discuter autour d'une bière locale, une bière de quinoa, très douce et bien différente de ce qu'on connaît. Nous apprenons ainsi que le nord du Chili est une région de plus en plus sèche, tellement aride qu'il n'y pousse rien. Sa seule richesse sont les mines de cuivre, mais les bénéfices qui en résultent partent directement aux États-Unis ou en Europe sans que la région en profite.
La région s’appauvrit, les rares terres sont forcées pour nourrir les gens. Alors que l'an dernier la ville d'Arica comptait 210 sans-abris, cette année ils sont 400. Nous avons notamment vu des tentes plantées dans le parc de la ville. La délinquance progresse à grande vitesse, et il n'est pas prudent de sortir en dehors de la rue piétonne principale la nuit, même si les risques sont plus importants en début de mois car le salaire permet d'acheter de l'alcool.
Il y a énormément de piétons fauchés dans des accidents de la circulation, avec de plus en plus de cas où les chauffards ne s'arrêtent même pas pour venir en aide à la victime. Le nombre de blessés ou tués a encore augmenté cette année. Des mamans forment même leurs enfants à agresser et voler pour ramener de l'argent à la maison.
Le niveau scolaire est très bas, c'est un niveau 6ème pour la plupart des personnes. Et un autre problème empêche les choses de s'arranger : l'école étant payante, les parents veulent des résultats. Il est donc devenu courant que la ligne de conduite donnée par le directeur soit de mettre aux élèves des notes élevées alors que la copie est vide, juste pour que les parents continuent de mettre leurs enfants à l'école. Un ami d'Antoine, professeur venu de France plein d'espoir et d'ambition, a vite déchanté face à ce système où seule l'argent entre en compte.
Enfin, les deux plus grosses problématiques de la région sont l'alcool et la drogue, cette dernière concernant des jeunes de plus en plus précoces s'adonnant aux drogues dures, parfois même en prenant de la cocaïne dès douze ans. Il nous apprend qu'une fois par mois 57 tonnes de cocaïne partent par bateau pour l'Europe, mais que l’État ferme les yeux car cela rapporte beaucoup trop d'argent. La drogue et l'alcool entraînent de gros problèmes de motricité ou intellectuels, auxquels se rajoute une consanguinité très présente, les peuples du Nord du pays étant très fermés.
Finalement, le Chili qui donne une image très moderne de son pays présente en réalité un énorme contraste entre le Sud, riche moderne et très cultivé, et le Nord, qui ressemble davantage à un pays du tiers-monde. Cela est-il lié au fait que ce territoire n'appartient au Chili que depuis 150 ans ? En effet, avant la guerre du pacifique c'est la Bolivie qui pouvait accéder à la côte depuis ce territoire.
La discussion terminée, nous décidons de prendre un bus pour rentrer, cela nous paraît plus prudent. Malgré ce tableau très noir dépeint de la région, nous sommes contents d'être venus pour découvrir une partie de ce pays bien différente du reste. Comme on dit souvent, le meilleur moyen de se faire une opinion c'est de voir par soi-même ! Mais grand nombre des réponses apportées sont entrées en résonance avec nos propres observations, permettant de mieux comprendre ce qui nous entoure.
Demain nous attend un départ au sommet pour la Bolivie, où nous devons intervenir dans une association comme volontaires. Nous avons hâte de découvrir ce neuvième pays de notre itinéraire !




















Commentaires