De village en village: un patchwork d'etnies
- 19 janv. 2016
- 9 min de lecture
Au programme aujourd'hui, la visite en pirogue de villages de minorités ethniques : les Lao Leu, les Hmongs et les Camous. A 8h, nous prenons notre petit-déjeuner de prince que nous apprécions beaucoup. Puis nous nous préparons au départ, et sommes rejoints par Pia, un villageois qui va nous accompagner aujourd'hui. Il est toujours souriant et vraiment très agréable, nous l'apprécions très vite.
Il est 9h30, nous nous rendons à Ban Simoncoune puis au bord de la rivière Nga où la pirogue nous attend. Sur la route, nous croisons un villageois avec un rat fraîchement tué à la main. Tout content, il nous fait comprendre qu'il a trouvé son repas de la journée ! En effet ici tout ce qui est trouvé est source de nourriture. Nuc, un autre villageois, nous rejoint également.
Le long de la plage de galets sont alignées les pirogues des villageois. Celle de Joël est facile à reconnaître, c'est la seule en acier. Lassé de devoir toujours réparer les planches et écoper sa pirogue en bois, il a décidé d'investir. Bien sûr, pour les villageois qui construisent eux-mêmes leurs pirogues, c'est inabordable même s'ils la regardent des étoiles plein les yeux.
Nous voilà sur la rivière Nga, Nuc qui mène la pirogue à l'arrière, à côté du moteur et du gouvernail, Pia à l'avant, qui guette les rochers. En effet, le niveau est anormalement bas pour l'époque, il faut donc être très prudent si on veut ne pas trop abîmer le navire. Nous remontons la rivière à contre-courant, nous en avons pour 1h30 de trajet. Les paysages sont magnifiques, nous sommes cernés par la forêt, les collines sauvages et les milliers de bambous de toutes sortes. Ces derniers, qui poussent en bouquets, font penser à d'immenses couronnes posées sur la rive, les rois de la jungle.
Le long du trajet, nous croisons des installations précaires avec des dynamos et des fils suspendus qui rejoignent la rive. Il s'agit d'installations pour alimenter les villages qui n'ont pas encore l'électricité. Des projets sont en cours, ils devraient l'avoir d'ici quelques années. En attendant, ces dynamos permettent d'éclairer les quelques ampoules ou télévisions du village. Plus tard, ils pourront investir dans des réfrigérateurs ou des congélateurs. Au village, Joël et Noï sont bien sûr les seuls à en posséder et à être aussi bien équipés. Ils cuisinent entre autre sur des plaques au gaz alors que les autres font tous les jours un feu de bois devant leur maison.
Nous accostons sur une petite plage, au village des Lao Leu. Un garçon de 5 ans et sa sœur de 3 ans, tout nus, sont en train de se baigner dans les eaux sombres de la rivière. La scène pourrait sembler banale si le garçon ne tenait pas par une ficelle un canard qu'il promène dans l'eau comme on promènerait son chien en laisse. Sa baignade terminée, il attrape dans ses bras l'animal qui est presque aussi gros que lui. Le canard est bien brave, il se laisse faire sans opposer de résistance. Le garçon le ramène ensuite jusqu'à son enclos, même si cela lui fait parfois perdre l'équilibre.
Nous apprenons qu'il s'agit d'une famille de Hmongs qui sont venus camper provisoirement le temps d'un chantier que mènent les hommes. Dans ce genre de situation, c'est toute la famille qui suit (et la volaille !). Les Hmongs possèdent en effet de vrais tracteurs avec quatre roues, des Kubota (les premiers véhicules de ce genre, récents qui plus est, que l'on voit dans le pays) et travaillent à la réalisation de rizières en terrasses. L'avantage de ces dernières, même si leur construction est onéreuse, est qu'elles sont irriguées, ce qui permet de réaliser deux cultures par an au lieu d'une seule, et avec davantage de rendement.
Nous les laissons travailler et prenons le chemin qui mène au village. Alors que pendant certaines périodes c'est le calme plat car tout le monde travaille dans les montagnes, aujourd'hui le village est en pleine agitation. Une famille souhaite construire une maison au centre du village, ce qui nécessite d'abattre un immense manguier haut d'une dizaine de mètres. Un homme, qui l'a escaladé pieds nus, est en train de le débiter. Une corde a été attachée à une des branches principales pour la tirer (afin qu'elle ne tombe pas sur le toit d'une maison derrière) et les enfants sont impatients de jouer au tir à la corde, fidèlement à leur poste.
Une dame passe devant nous, un rat mort dans les mains. Elle s'approche alors d'un feu, car bien entendu tout le monde cuisine au feu de bois, et jette le rat dans les flammes. Une fois que ses poils auront brûlés, elle pourra le cuisiner. Juste à côté, une autre femme est en train d'ébouillanter une cane, et l'homme qui a escaladé l'arbre arrive avec un gecko vivant dans les mains. Enfin, plus maintenant... Les repas sont vraiment diversifiés ici ! Tout ce qui rentre fait ventre : serpents, chien, insectes, poissons, singe, rat, ragondin, biche, sanglier, taupes, lézards...
Nous poursuivons notre visite et observons des graines de phragmites en train de sécher dans un filet. Elles serviront de bourre dans la confection de coussins ou de couettes. Les maisons sont en moellons pour la plupart, et certaines sont même carrelées à l'intérieur ou encore enduites à l'extérieur. Elles sont vraiment magnifiques, et contrastent avec les maisons encore en bambous. Une des maisons a même un garage et un portail à volet roulant, une grande première ici !
Nous passons devant de petits tracteurs, ceux que nous voyons souvent ici : des sortes de gros motoculteurs à roues. Puis nous arrivons devant des pots en terre cuite remplis de teinture naturelle : c'est une dame âgée du village qui créé ces teintes à partir de plantes, elles serviront à colorer le coton cultivé et filé dans le village.
Nous observons également de nombreux métiers à tisser, chacune des tisseuses proposant des motifs différents, chacune travaillant avec sa propre technique. Nous avons l'impression de revenir des dizaines d'années en arrière : nous voyons des forges à l'ancienne, un homme fabrique un immense pilon en bois pour la farine...
Nous entrons chez une famille et nous installons dans leur pièce principale : très peu de meubles, pas de table ni de chaises car nous mangeons par terre, seulement une armoire contre un mur et une télévision sur un buffet bas. Des matelas entassés sur le côté font penser que des personnes dorment ici la nuit. Quatre générations se partagent la maison, de l'arrière grand-mère qui file le coton à l'arrière petite fille qui fait ses premiers pas. Pas de couche ici, les vêtements sont donc changés et lavés à la main plusieurs fois par jour.
A la fin de notre repas, nous avons droit à une démonstration des différentes étapes de préparation du coton. Les villageois récoltent les graines de cotonnier entourées des fibres blanches. A l'aide d'une machine en bois et d'une manivelle, les graines sont séparées des fibres, il ne doit pas en rester pour que le fil ne se rompe pas et elles seront resemées par la suite. Les fibres sont ensuite aérées avec des vibrations à l'aide d'une sorte d'arc. Elles prennent un volume impressionnant de cette façon. L'étape suivante est la préparation de mèches de coton roulées avec une tige en bois, puis chaque mèche est filée à l'aide d'une roue et d'un rouet. Tout est dans le doigté : il ne faut ni trop tirer ni être trop lâche dans son geste pour que le fil ne rompe pas. Enfin, le fil est disposé autour d'un cadre. Ainsi, il sera plus aisé de le teindre. Une fois sa tâche terminée, notre hôte s'approche de nous et nous accroche à chaque poignet un bracelet en coton, le fil qu'elle vient juste de créer. Ceci est un cadeau sensé nous apporter la force et la chance dans notre voyage. Nous allons le garder jusqu'à ce qu'il se rompe d'usure.
Nous remercions nos hôtes et continuons notre tour du village. Nous visitons le temple, puis passons devant un homme qui retravaille le fil de la lame de son coupe-coupe avec un autre coupe-coupe. Pia et Nuc l'observe avec attention.
Nous reprenons le bateau, dans le sens du courant cette fois-ci. Pendant le trajet, nous apercevons des jeunes du village en train de faire un feu sur un petit îlot. Nous nous approchons et descendons les voir, ils viennent de pêcher et se prépare leur repas : un serpent et des insectes trouvés sous terre. Le serpent est une femelle, nous le devinons aux nombreux œufs jaunes extraits de son corps et en train de cuire sur le feu. On nous propose d'y goûter, c'est très bon, cela ressemble aux jaunes des œufs durs que nous connaissons. Les insectes ressemblent à de grosses larves jaunes avec des mandibules, ils les ont débusqués sous terre. Nous y goûtons également, ce n'est pas mauvais... Nous ne prenons cependant pas de serpent : nous connaissons déjà et leur repas est assez frugal.
Nous remontons à bord, et arrivons au village des Hmongs. Pia et Nuc nous déposent et repartent avec le bateau pour nous récupérer au prochain village. Les Hmongs sont extrêmement pauvres, les maisons sont toutes en bambous et les enfants ont les visages sales et les vêtements crasseux. On nous offre des bananes, les enfants qui vaquaient à leurs occupations viennent nous voir. Un des habitants nous offre des bananes, preuve que les plus pauvres sont souvent les plus généreux.
Dans le village, des caissons en bambous élevés à 1,5m servent de bacs où ont été plantées des herbes aromatiques. Le Laos est le pays qui utilise le plus d'herbes aromatiques dans sa cuisine, nous n'en sommes donc pas étonnés. Dans le village vivent librement des poules, canards, cochons, chiens, ces derniers étant bien entendu élevés pour être mangés.
Joël nous explique que les Hmongs sont anti-communistes, et qu'ils ont combattu avec les Américains pendant la guerre. D'autre part, ils ont leur propre langue, une religion différente (ils sont animiste, croient aux esprits), sont polygames et nomades. Leur intégration est donc extrêmement difficile dans le pays. Une partie des Hmongs a d'ailleurs fui le pays et vit maintenant en Guyane française, où il s'occupent de l'intégralité des cultures et du maraîchage (fruits et légumes). En traversant le village, nous assistons notamment à des incantations chantées par un chaman dans une maison, probablement pour la guérison d'un malade. Mais les esprits évoluent tout de même, et les villageois apprécient les médicaments que Joël amène parfois (le paracétamol pour la fièvre par exemple).
Nous quittons le village et prenons un sentier qui mène au village des Kamous, non loin de là. Des enfants arrivent à notre rencontre, Pia et Nuc doivent donc déjà être sur place. L'un des jeunes a un bébé singe collé à lui, qui s'accroche avec force à son tee-shirt. Les villageois ont essayé de capturer sa mère dans la forêt mais cette dernière s'est sauvé, abandonnant son petit derrière elle. Ils élèvent donc ce dernier dans l'idée de le manger quand il aura grandi.
Arrivés au centre du village, qui suit le relief naturel de la colline, nous sommes assez surpris : une quarantaine d'enfants de tout âges nous entourent, alors que bien peu d'adultes sont présents. Ce n'est pas la période de travail dans la forêt, Joël nous offre donc l'explication : si les Kamous ne sont pas officiellement polygames, ils le seraient officieusement !
Les maisons sont plus développées que celles des Hmongs, mais pas autant que celles des Lao Leu. Même chose pour les enfants qui nous entourent. Nuc et Pia nous rejoignent, ce dernier est fier de nous montrer le nouveau coupe-coupe qu'il vient juste d'acheter. L'après-midi est passé à une vitesse folle, il est déjà temps que nous reprenions le bateau pour rentrer à Ban Simoncoune.
Nous nous asseyons devant l'épicerie et buvons une bière bien méritée après cette journée intense. Joël nous montre l'alambic qui sert à la fabrication de l'alcool de riz, ainsi que les nombreux bidons de riz qui fermente. Nous regagnons le bungalow, et sommes interceptés au passage par Pia qui souhaite nous faire goûter son alcool de riz. Manu le craint un peu, pour Charlène ça passe tout crème. Sûrement dû au sang de vosgienne qui coule dans ses veines...
Sur le chemin du retour, nous observons des enfants qui jouent au foot devant la petite école. Nous apprenons que ce sont deux français de passage qui leur ont construit les cages avec des bambous. Elles sont toujours fonctionnelles et bien utilisées !
Au repas ce soir, des légumes revenus à la poêle et des fleurs farcies au poisson. Bien sûr, le tout est accompagné de riz gluant qu'on prend à la main, en boulette, et qu'on utilise comme du pain. Nous discutons encore un peu, rigolons avec la petite Mali et allons nous coucher. La journée a plus que répondu à nos attentes, nous avons pu découvrir un aperçu de la vie de ces minorités, si différentes les unes des autres. Et la compagnie d'un français bien intégré n'y est pas pour rien : c'est un intermédiaire non négligeable qui favorise fortement la communication ! Nous nous endormons, des souvenirs plein la tête. C'est pour l'instant notre meilleure journée passée dans ce pays...





















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